Les Chevaliers de l’Ordre de la Terre Plate, Part I: Allègre and Courtillot

De telles idées fausses et déformations de la réalité comme celles exposées ci-dessus sont généreusement accompagnées de l’arsenal habituel d’insinuations et de citations abusives. Parce que Christopher Landsea (comparé de manière extravagante à Galilée !) a choisi de faire toute une scène de sa démission du GIEC, le processus dans son ensemble est jugé opposé à toute dissidence – ignorant de manière opportune que Lindzen lui est resté tranquillement tout au long du Troisième Rapport d’Evaluation du GIEC. Une affirmation de Dennis Hartmann, tout à fait justifiée et incontestable, sur les incertitudes de la modélisation est détournée afin d’insinuer que les modélisateurs ne croient pas possible d’obtenir suffisamment de précision pour tirer des conclusions sur le réchauffement futur (p.105). Des citations sur la possible nécessité de mesures d’adaptation, venant de Ron Prinn du MIT et de Wally Broecker de Columbia, sont utilisées afin d’insinuer que ces deux célébrités favorisent l’adaptation sur la réduction des émissions de CO2 (p.126). Et sur le sujet de l’adaptation par rapport à l’atténuation, certaines affirmations d’Allègre sont franchement saugrenues : il soutient que nous n’avons rien à craindre du réchauffement global. Après tout, nous nous sommes adaptés au trou d’ozone, n’est-ce pas ? Nous nous sommes adaptés aux pluies acides, n’est-ce pas ? (p.127) Et bien, non en fait, nous n’avons rien fait de tout cela. Nous nous sommes ‘adaptés’ au trou d’ozone en adoptant le protocole de Montréal pour contrôler les émissions de CFC. Nous nous sommes ‘adaptés’ aux pluies acides en adoptant des mesures de contrôle des rejets soufrés. Si c’est ça ‘s’adapter’, je pense que je peux juste dire : « D’accord ! ‘Adaptons’-nous au réchauffement global en réduisant les émissions de CO2 ! »

Que peut-on dire de toutes ces affirmations ? Je ne pourrais le faire mieux qu’Allègre lui-même : «…une imposture intellectuelle, une escroquerie ! » (p.107)

Quel que soit le plan d’Allègre dans ses annonces publiques, celles-ci semblent peu fondées sur son expertise scientifique. Avec sa litanie d’erreurs, d’idées fausses et de déformations de la réalité, il a renoncé à toute prétention d’être considéré sérieusement en tant que scientifique lorsqu’il parle du changement climatique. Et si même Lomborg et autres éco-polyannas bénéficient trop du soutien d’Allègre, notons que, au final, Allègre appelle quand même à une réduction de 20% des émissions de CO2 sur les vingt prochaines années. Nombre d’entre nous qui se refuseraient à toucher aux arguments d’Allègre, même avec un bâton de 3 m, seraient très heureux si un tel plan était mis en oeuvre aux Etats Unis, au moins comme un premier pas vers des réductions plus drastiques.

Voici donc pour Allègre. Maintenant que dire au sujet de M. Courtillot ? Heureusement il ne nous est pas nécessaire d’aller si loin dans les détails, car pratiquement tous les arguments présentés au débat à l’Académie (voir son article dans La Lettre de l’Académie des sciences) reflètent ceux du livre d’Allègre. Pourtant, notre homme parvient à ajouter quelques marques de son cru. Par exemple il déclare, sûr de lui, que les variations glaciaires-interglaciaires du CO2 sont « tout simplement » dues à l’effet de la température sur la solubilité du CO2. Il n’est donc pas au courant que ce mécanisme de base a été évalué il y a bien des années par Wally Broecker –comme Allègre, un détenteur du prix Crafoord– et a été estimé vraiment insuffisant (voir Martin, Archer et Lea, Paleoceanography 2005, pour un récent bilan sur ce sujet).

Vous vous souvenez du graphe de la température européenne dans Ma Vérité, qui devait remettre « fortement en doute » l’analyse de Phil Jones des enregistrements de température ? Et bien il réapparait avec Courtillot très enrichi par de nouveaux verbiages : les scientifiques du climat passent tout leur temps à modéliser et pratiquement pas à observer; les géophysiciens sont les seuls qualifiés à étudier les séries temporelles car ils le font sans arrêt et de toute façon ils ont pratiquement tout inventé en premier dans ce domaine; personne n’a jamais contrôlé ou vérifié le travail de Phil Jones. Et patati, et patata, rien de tout cela n’ayant une once de vérité. Mais, après avoir déclaré tout cela, les braves géophysiciens de l’IPGP décidèrent de regarder par eux-mêmes en moyennant quelques dizaines de stations météorologiques européennes (additionnées de quelques stations éloignées en Oural pour faire bonne mesure), et ben voilà, Courtillot est “étonné” que la courbe ne ressemble pas à ce qu’on leur avait appris ! (Courtillot est visiblement quelqu’un de facilement étonné, et autant surpris, car ces mots apparaissent avec une régularité stupéfiante dans son article).

Cette analyse, qui frappa Courtillot d’un vrai ‘coup de foudre‘, fut présentée lors du débat à l’Académie par Le Mouël (lui-même académicien, et détenteur de la médaille Fleming). Une vidéo de cette présentation se trouve ici. Cher lecteur, je vous presse de regarder cette vidéo afin de voir si vous pouvez en tirer plus de sens que je ne l’ai pu, parmi tous les graphes mal annotés, les choix étranges des comparaisons, et les informations qui manquent sur certains aspects cruciaux du traitement des données. J’ai fait de mon mieux pour présenter ce que je pense être l’essence de l’argumentation de Le Mouël, mais ce n’est pas facile. Sur la partie gauche de l’image ci-dessous j’ai reproduit le seul graphe dans lequel Le Mouël tente une comparaison directe entre ses données et l’analyse de Phil Jones parue dans le rapport du GIEC; ce graphe a été décalqué sur un des plans de la vidéo de la présentation. Le graphe est titré “Moyenne de l’Europe” dans la présentation, mais les données (courbe noire) que Le Mouël compare à l’analyse européenne de Phil Jones (trait rouge) sont en fait celles du Danemark. De plus, les données de Le Mouël semblent correspondre à des minima mensuels (ou journaliers peut-être). Pourquoi voudrait-on comparer les minima de température au Danemark avec la moyenne de température de toute l’Europe, cela me dépasse, mais finalement ce dont Le Mouël fait grand bruit c’est l’affirmation que la courbe jaune est une meilleure approximation des données que la courbe de Phil Jones. En considérant la variabilité, il n’y a vraiment pas de raison objective de préférer l’une à l’autre, la distinction entre les deux approximations est complètement irréelle. Le message de l’analyse de Le Mouël est qu’en Europe une augmentation marquée de la température n’apparaît pas avant les années 80. Déjà entendu quelque part ? Vous devriez, car ceci correspond plus ou moins à ce que dit le GIEC, qui conclut de plus que la variabilité naturelle ne peut expliquer le réchauffement récent. Ceci est bien visible sur le graphe de droite tiré du Quatrième Rapport d’Evaluation du GIEC. La zone ombrée en bleu correspond à un ensemble de simulations forcées par la variabilité naturelle, tandis que celle en rose inclut aussi le forçage anthropique. Seule cette dernière reproduit l’augmentation de la fin de l’enregistrement. Bien loin de bousculer les conventions, Le Mouël a en fait montré qu’une simple moyenne d’un jeu limité de données confirme largement l’analyse de Phil Jones – une ‘prouesse’, si l’on réalise qu’en considérant une région aussi petite que l’Europe, la tendance anthropogénique est bien plus difficile à distinguer de la variabilité naturelle due à la circulation.

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